Actualités Maritimes

30 Oct 2017

LE BREXIT FAIT ESCALE À LORIENT

Intervenants_Brexit_Itechmer2017
Intervenants_Brexit_Itechmer2017
G.Romiti_A.Cadec_J.Portus
G.Romiti_A.Cadec_J.Portus
J.Touza_G.VanBalsfoort
J.Touza_G.VanBalsfoort

Ironie du sort, la première véritable discussion sur les enjeux de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne a eu lieu lors du salon ItechMer à Lorient, qui dépend fortement de la pêche dans les eaux situées au large de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Par Quentin Bates

Près d'un an et demi après le référendum (consultatif, comme cela a été souligné) qui a conduit le Royaume-Uni à quitter l'Union européenne, c'était la première fois que les personnalités du secteur se réunissaient pour discuter des conséquences de ce qui va sans aucun doute changer la donne de la gestion de la pêche en Europe du Nord.

Il est également vrai que plus d'un an après le référendum, les eaux sont encore très troubles alors que les équipes de négociation du Royaume-Uni et de l'UE peinent à faire avancer les choses - bien que le Royaume-Uni ait fait une déclaration ferme avec sa décision de se retirer de la Convention de Londres de 1964 qui prévoit actuellement un accès réciproque aux zones des 6-12 milles du Royaume-Uni, de la France, de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Allemagne.

Alain Cadec, qui préside la commission de la pêche du Parlement européen, déclare qu'il s'agit d'une décision symbolique de la part du Royaume-Uni.

« Cela montre les intentions britanniques et que les négociations sur le Brexit seront compliquées, difficiles et longues », déclare-t-il, ajoutant que le Parlement européen a pris note de l'absence de progrès dans les négociations jusqu'à présent, et avertissant qu'un Brexit dur signifie que la Grande-Bretagne aura face à elle une Europe dure.

« Notre priorité est de préserver les intérêts des pêcheurs européens. La pêche est une activité économique importante et nous espérons qu'elle ne deviendra pas une variable d’ajustement. Mais vous pouvez compter sur moi pour défendre la pêche européenne et la pêche française », déclare-t-il, ajoutant que le Brexit « serait une catastrophe pour nos amis britanniques ».

« La pêche est l'un des secteurs les plus gravement impactés par le Brexit, dit-il et, sans la Politique commune de la pêche qui a réduit l'effort de pêche, il estime que « les ressources halieutiques auraient été pillées. »

Présentant la position du Royaume-Uni, Jim Portus du SWFPO, représentant des pêcheurs du sud-ouest de l'Angleterre, répond qu'Alain Cadec déclare qu'il espère que la pêche ne deviendra pas une variable d’ajustement, mais ses commentaires montrent qu'il s'attend à ce qu'elle se réduise à cela.

« J'ai vu le mauvais côté de la Politique commune de la pêche, la destruction des flottes et des communautés en raison de l'imposition des règles de la PCP, dit-il, mentionnant le degré de bureaucratie et l'injustice de la répartition de la stabilité relative comme les raisons essentielles pour lesquelles les pêcheurs britanniques ont soutenu la sortie de l'UE.

Il ajoute qu'il y aurait sans doute eu moins de sentiment anti-européen si les réformes avaient été maintenues à leur niveau de 2002.

« L'obligation de débarquement était un pas de trop et une organisation régionale de la gestion des pêches aurait été une réelle possibilité pour le Parlement européen et d'autres institutions de renoncer au pouvoir », dit-t-il.

Le beurre, l’argent du beurre et la crémière

Selon Jim Portus, le Royaume-Uni a l'opportunité de repenser la gouvernance en tant qu’état côtier indépendant, avec l'obligation de gérer ses stocks de manière durable et avec l'exigence, dans le cadre de la Convention de l’ONU sur le Droit de la Mer (CNUDM) de coopérer dans le domaine de la conservation.

« Le Brexit ne nous exempte pas de la coopération et nous négocierons avec l'UE et d'autres Etats qui ont actuellement des accords avec l'UE, à laquelle le Royaume-Uni cessera de faire partie en 2019 », déclare-t-il, faisant remarquer que le Royaume-Uni n'a aucune obligation légale de reconnaître les accords actuels, arguments solides à l’appui.

« Nous n'avons aucune obligation ou nécessité de laisser les navires de l'UE continuer à pêcher dans nos eaux.

Quand nous sortirons, nous ferons table rase pour négocier avec les 27 les meilleures opportunités possibles pour la pêche au Royaume-Uni. »

Il fait remarquer que les pays visés par la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer ont l'obligation d'autoriser l'accès à d'autres pays pour pêcher le surplus de captures qu'ils ne sont pas en mesure de pêcher eux-mêmes.

« Le gouvernement négociera pour organiser l'accès au surplus, dit-il. « Il y aura des dispositions pour la zone des 12 miles à la ligne médiane des 200 /. »

Alain Cadec répond que la vision de Jim Portus semble être celle d'un Brexit dur.

« Si M. Cadec pense que je suis pour un Brexit dur, alors il se trompe », répond Jim Portus. Je suis un modéré. J'ai des collègues dans d'autres groupes qui veulent un Brexit dur, sans négociations. »

« Si vous êtes un modéré, alors je suis inquiet », rétorque Alain Cadec. « Il semble que l'industrie britannique veuille avoir le beurre, l’argent du beurre et la crémière. »

« Il semble que nous ayons promis la lune à l'industrie britannique et peu d'entre nous sont capables d'y parvenir », déclare Gerard van Balsfoort, parlant au nom de l'Alliance européenne pour la pêche (EUFA) qui a été créée pour représenter les positions de neuf pays de l'UE qui ont des intérêts dans la pêche dans les eaux britanniques, de l'Espagne à la Suède et de l'Irlande à la Pologne. Il ajoute qu'il y a des droits historiques qui remontent à des années - voire des siècles dans certains cas – et qu'ils ont l'intention de défendre.

Il fait remarquer que la CNUDM évoquée par Jim Portus est en fait un texte vague, sujet à de nombreuses interprétations, et que c’est un fait que malgré l'existence de la CNUDM, il y a encore de longues discussions chaque année sur les stocks communs tels que le hareng norvégien (atlanto-scandien) et le merlan bleu.

« L'industrie européenne de la pêche n'acceptera pas de gros changements, alors nous pouvons nous attendre à une longue période de négociation, et comme nous disent les scientifiques et les ONG, si nous ne travaillons pas ensemble et ne collaborons pas, les victimes seront les poissons » dit-il.

Dans l’attente d’un compromis 

Il est très clair que la position du Royaume-Uni sous-entend une détermination à maintenir une distinction entre l'accès aux zones de pêche et l'accès au marché - tandis que du côté de l’Union européenne on est tout aussi déterminé à faire en sorte que ces questions et d'autres restent étroitement liées.

« Il y a neuf Etats membres qui prennent 42% des volumes capturés dans les eaux britanniques, » souligne Gerard van Balsfoort. Mais ce n'est pas à sens unique. Les pêcheurs britanniques capturent 22% de leur poisson dans les eaux communautaires - et ils exportent 65% de leurs captures vers l'Europe. Tout responsable politique qui examinerait ces chiffres, 42%, 22% et 65%, dirait qu'il y a ici un compromis à trouver. »

65% de la production britannique est exportée vers l'Europe. Les deux sont étroitement liés et ce ne sont pas des questions distinctes », déclare Alain Cadec, tandis que Jim Portus les décrit, ainsi que la question de la main d’œuvre comme « une succession de problèmes » de la part de l'UE.

« Je suis peut-être dans le déni », dit-il en réponse à l’idée que l'industrie britannique serait aveugle à sa forte dépendance aux travailleurs étrangers. » Mais l’industrie est déterminée à séparer l'accès à la ressource, aux marchés et au travail ».

« J'ai entendu ce que vous avez dit et vous n'obtiendrez pas ce que vous voulez », déclare Alain Cadec. « Nous voulons un accord gagnant-gagnant, mais nous n’en prenons pas le chemin pour le moment. »

« Nous entendons encore et encore le même couplet britannique, à savoir que l'UE a détruit la flotte britannique. Regardez autour de vous, en France, en Espagne, aux Pays-Bas, en Irlande, en Suède, en Allemagne ... Chaque État membre a abandonné une grande partie de ses flottes. Nous avons vu des faillites et de la casse partout » déclare Gerard van Balsfoort, indiquant que si le secteur de la pêche au Royaume-Uni a fait entendre sa voix, on a peu entendu les secteurs britanniques de la transformation et du commerce.

« Le secteur de la transformation veut un commerce sans faille et sans heurts. Leurs voix n'ont pas été entendues, et ils sont inquiets. Ils emploient plus de 40% de travailleurs non britanniques », déclare-t-il, ajoutant que le secteur de la pêche au Royaume-Uni présente un déséquilibre intrinsèque et dépend de la matière première importée.

« Les produits débarqués par le secteur de la production sont principalement exportés vers l'Europe et ce qui reste n'est pas suffisant pour le secteur de la transformation des produits de la mer et la filière aval. Nous espérons que les voix de ce secteur commenceront à être entendues, afin d’apporter plus de nuance aux discussions. »

La pêche ne doit pas être une variable d’ajustement

Il y avait clairement de la frustration et de la déception au cours du débat, ainsi que des éclairs de colère et une certaine admiration pour Jim Portus, qui a osé s’aventurer dans ce qui pourrait être considéré comme une fosse aux lions à Lorient - avec quelques piques lancées de part et d’autre.

« Nous ne mettrons pas le feu aux poudres. Ce n'est pas notre façon de faire les choses », déclare Jim Portus, tandis qu'Alain Cadec affirme que l'UE restera unie dans sa position de négociation face au « soi-disant Royaume-Uni ».

Mis à part les joutes et la rhétorique, les représentants ont admis que l'événement offrait une première occasion intéressante de discuter avec « l'autre côté » - et ont adressé quelques compliments.

« Vous êtes un homme courageux, James », déclare le français Gérard Romiti, président du CNPMEM, Comité national des pêches maritimes et des élevages marins - un sentiment partagé par Alain Cadec : « Monsieur Portus, il vous faut du courage pour venir ici aujourd'hui. »

Gerard van Balfoort précise que le secteur n’avait eu aucune discussion sur le sujet - jusqu'à ce que cette table ronde à ItechMer les réunisse finalement.

« Il n'y a pas eu de réunion » dit-il. « C'est la première fois que nous discutons avec quelqu'un de l'autre côté et c'est étrange, mais c'est ainsi, nous pouvons travailler ensemble sur tant de sujets, la science, les affaires, les conseils consultatifs, les OP - mais nous n'avons pas été en mesure de parler de cela. »

S'il y a un point qui a mis tous les intervenants d’accord, c'est que la pêche ne doit pas être une variable d’ajustement dans des négociations plus larges.

« Il est vital que la pêche fasse partie d'un accord de sortie. Si nous devons résoudre cela plus tard, ce sera bien pire ", déclare Gerard van Balsfoort. « S'il y a un accord et que la question de la pêche est traitée plus tard, nous serons dans une totale incertitude. »

« Je suis d'accord sur le fait que la pêche doit faire partie du paquet dans son ensemble », ajoute Alain Cadec. J'essaie d'être optimiste, mais je suis inquiet.

Parlant pour la Région Bretagne, la conseillère régionale Gaël le Saout affirme qu'il est crucial que la pêche ne soit pas reléguée à quelques heures de discussions hâtives à la fin des négociations, mais l’attentisme n'est pas une option.

« Mon message au secteur est que nous ne pouvons pas nous permettre d'être surpris comme un lapin dans les phares. Nous devons nous concentrer sur les fondamentaux, sur le renouvellement de la flotte. Nous ne pouvons pas arrêter le processus d'investissement et de progrès. Sinon, les pêcheurs et leurs familles devront faire face à une mort lente ", déclare-t-elle.

« Je suis un Européen convaincu. Je suis en faveur de l'unité », ajoute Gérard Romiti. Je ferai tout ce que je peux pour protéger le patrimoine commun. L'industrie française n'a pas demandé le Brexit. Mais ça arrive et nous ferons en sorte que nos entreprises de pêche survivent. »

« Nous espérons qu'il y aura un accord positif pour tout le monde. Un Brexit dur est la pire option pour les deux parties. Pas d’accès pourrait signifier pas d’échange conclue Javier Touza, de Bluefish, soulignant également que le Brexit n'est pas irréversible.

« C'est très attristant de parler de cela au moment où les discussions de la FAO sur les changements climatiques nous disent clairement que nous devons tous travailler ensemble. »


A lire sur Hook&Net ( FR et ENG)
Document à télécharger : Discours d'Alain Cadec_Brexit_Itechmer2017 (208Ko)
Document à télécharger : Discours de James Portus_Brexit_Itechmer (200Ko)


 
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